Depuis toujours, je suivais Michel Fugain au travers des émissions
télévisées et j'achetais, au fur et à mesure
de leurs sorties, ses albums live enregistrés en public. Je connaissais
tout par cur.
Des années auparavant ( 1975/1976), j'avais assisté à
deux spectacles de Michel Fugain à Lyon. Quand je lui avais fait
part de mon désir de devenir comédienne, il m'avait gentiment
renvoyé à mes études en laissant la porte entrouverte
quand même.
-"
Qu'est-ce que tu fais ?
- Des études de sciences économiques.
- Finis tes études. Bosse. Quand tu as quelque chose à me
montrer, tu me le montres.
- Qu'est-ce que ça veut dire "quelque chose à me montrer"
?
- Si tu as un numéro. Prends des cours de chant, des cours de danse.
Travaille ce qui te fait plaisir. Je te laisse le numéro de téléphone
du bureau. Viens me montrer quand tu seras prête. "
C'est au cours de la saison 78/79 que j'ai appris que Fugain montait
son Atelier de comédie musicale à Nice.Il
me fallait saisir ma chance.
Débarquer seule, inconnue dans une école, m'angoissait
mais c'était l'occasion rêvée. Je n'aurais jamais
eu le courage de monter à Paris avec ma petite valise pour frapper
à la porte des écoles et des producteurs. C'est la raison
pour laquelle j'avais choisi sciences économiques puis l'animation,
j'étais dans une sécurité mentale qui ne me remettait
pas en question. Il fallait donc foncer.
Et voilà. Aujourd'hui, je suis "convoquée" à une
audition après lui avoir envoyé la maquette de
P'tit bout, une chanson dont j'ai écrit paroles et musique.
Nous sommes une trentaine de candidats. Michel Fugain et sa femme Stéphanie
nous voient tous ensemble puis séparément. Le verdict
de Michel tombe à la fin de l'audition : "J'en garde quatre,
tu en fais partie. "
Nous étions en mars, l'école commençait en juin.
J'ai appelé mes parents, folle de joie :
"Je suis prise chez Fugain. J'arrête le VVF !
- Combien es-tu payée ?
- Rien, c'est moi qui paye."
Mes parents ont été formidables :
après
quelques nuits blanches
-"On t'aide pendant trois mois pour te permettre de t'organiser.
Ensuite, tu te débrouilles. "
Fin mai, je suis partie pour Nice avec eux. Ils voulaient
m'aider à m'installer dans un studio que la grand-mère d'une
copine acceptait de me louer. Je n'avais qu'à me présenter...
La grand-mère n'était absolument pas au courant. Je suis
tombée de haut. Il nous fut impossible de trouver un studio à
louer. Les parents m'ont suggéré avec tact de repousser
mes débuts à l'Atelier en septembre, ce qui me permettrait
de mettre un peu d'argent de côté en travaillant pour le
VVF. Malgré la proposition de Fugain de m'offrir les trois premiers
mois de cours, je suis partie faire la saison dété
, rassurée par Michel qui m'avait assuré avec enthousiasme
qu'il gardait ma place au chaud.
Le retour en septembre fut l'un des pires moments de solitude de mon
existence. J'ai failli tout laisser tomber, mais j'ai fait face. Tant
mieux. Michel Fugain m'a accueillie à bras ouverts. "Ça
y est, tu arrives enfin ! ". Une fille m'a proposé
de partager sa solitude. Adieu les gros chagrins, bonjour la vie en
commun. Nous étions une quarantaine. Certains partaient. D'autres
arrivaient. Nous avons vécu deux années de partages et
d'échanges.
L'Atelier était situé dans les studios de La Victorine
où Truffaut avait tourné La Nuit américaine
en 1973. Les cours avaient lieu de midi à 20 heures pour permettre
aux uns et aux autres d'assurer des petits boulots d'appoint. Les réalisateurs
qui tournaient à La Victorine nous faisaient travailler
en priorité. C'est comme ça que j'ai été casée
dans Les Fourberies de Scapin de Coggio.
Nous avions 8 heures de cours par jour : chant, comédie, travail
d'acteur, maîtrise de la respiration, placement du corps, danse
moderne, barre classique. On apprenait à se découvrir.
On montait des chorégraphies. Je n'ai jamais été
aussi mince. Pas de place pour la cellulite ! J'ai eu beaucoup de difficulté
à ne pas me planquer dans tous les coins au début. J'étais
entourée de filles qui possédaient des années de
danse derrière elles. Petit à petit, je me suis acceptée.
J'ai appris à me regarder dans une glace. Cet apprentissage a
été à la base de tout. Fugain m'a aidée
à gommer mes tics. Il me disait " Ne te cache pas derrière
le rire. Laisse aller tes émotions. Joue avec ta sensibilité.
C'est indispensable si tu veux aller au bout de ce que tu es. "
Michel nous a épluchés, mis à nu. Il nous obligeait
à dépasser nos pudeurs et à démolir nos
barrières pour libérer ce qui était intéressant.
Parfois, nous sortions en larmes. Beaucoup ont abandonné, ils
ont découvert qu'ils n'étaient pas faits pour ce métier.
Les cours étaient informels. Ce n'étaient pas vraiment
des cours de comédie version Conservatoire d'art dramatique.
Le matin, nous allions à la plage dès qu'il faisait beau.
C'était la belle vie. Assez frugale, je n'ai jamais mangé
autant de nouilles-mais je préférais une séance
de cinéma à un steak-haricots verts. Les huit heures que
nous passions à l'Atelier étaient d'une rare intensité.
Nous nous préparions, dans un grand élan, à quelque
chose d'important. Nous étions la nouvelle génération
de comédiens-chanteurs-danseurs. L'Atelier devait être
un creuset. La vidéo débutait. Nous étions pleins
d'espoir. Il y aurait du boulot pour tout le monde.
À la rentrée suivante, Michel annonça
qu'il avait l'intention de monter un spectacle. Il avait préparé
trois listes avec les personnages. Je n'étais sur aucune d'elles.
Fugain n'avait aucune complaisance à mon égard. Pour lui
je n'avais pas encore donné le meilleur de moi-même. "Tu
te planques toujours, tu n'es pas toi. Ce n'est pas la vraie Mimie ça.
Travaille ! " m'a t-il dit. "Reste comme tu es dans la vie. Ne
fais passer que ça. Ne rajoute pas des trucs qui ne servent à
rien. Cesse de faire des pirouettes au bout de chaque phrase ! ".
J'ai eu une explosion dans ma tête. Il m'a fait toucher du doigt
la différence entre rire à un banquet et faire rire une
salle de mille personnes qui ont payé leur place. Parfois on me
dit : " je pourrais faire du théâtre comme toi... je
fais déjà marrer toute ma famille ". Essayez pour voir
!
Le secret c'est le travail à la virgule près, la sincérité,
la mise en valeur d'un élément qui fait que vous êtes
irremplaçable.
Je n'ai que très rarement eu droit à un compliment de Michel.
Au printemps 81, il m'a dit que je ferais partie du spectacle.
La scène, enfin !
L'Atelier a quitté Nice pour s'installer à Issy-les-Moulineaux
où nous répétions le spectacle.
En même temps qu'il décidait de monter à Paris,
Fugain a signé un contrat avec TF1 pour animer une émission
tous les samedis après-midi, Fugues à Fugain, de
septembre 81 à juin 82. Il avait imposé la troupe. Nous
devions être payés mille deux cents francs par émission,
ce qui nous assurait une petite rente. Nous avions travaillé
des personnages pour y participer. L'émission se déroulait
en direct. J'étais tétanisée de peur. Jean-Claude
Martin, metteur en scène et comédien, me donnait la réplique.
Au fil des émissions, nous avons sympathisé. C'est lui
qui m'a fait découvrir le café-théâtre et
qui a décidé de ma carrière, quelques mois plus
tard.
Les critiques de l'émission ont été mauvaises. En
février, les émissions s'arrêtèrent et avec
elles ... les revenus. Le spectacle aussi était tombé
à l'eau. Qu'allais-je faire ?